Noël Noir, Noël Rouge.

Voici une nouvelle écrite pour l’appel à textes des Editions la Cabane à Mots spécial noël. Le texte n’a pas été retenu car ils ont jugé qu’il n’était pas assez sombre. Je vous souhaite une bonne lecture!

 »   Quand je l’ai vue la première fois, je ne pensais pas que ça pourrait marcher entre nous. Tout nous oppose, vous comprenez! Elle était si belle, si fraîche, petite blonde aux yeux bleus, pétillants de joie et de malice. Quand je l’ai vue passer dans la rue, emmitouflée dans son manteau long au col de fourrure beige, les joues rougies par le froid, son souffle s’élevant en une buée fine, sa chapka et son manchon assortis à son col… Je ne sais pas pourquoi mais j’ai senti mon cœur battre plus fort. J’ai su tout de suite que ce serait elle la femme de ma vie.

    Comment je l’ai su ? Aucune idée, c’est le genre de chose que l’on sait sans savoir non ? Je ne suis pas très clair, hein ? Peu importe, ceux qui savent, sauront. En tout cas, je ne savais pas qui elle était mais je voulais la revoir.

    Les jours suivants, je la guettait à la fenêtre dès que j’avais le temps, ce qui n’était pas fréquent à cause de mon père. Il a un travail prenant vous savez, surtout à cette saison, il doit bien vérifier que tout est prêt. Je passais donc pas mal de temps à la cave à l’aider. À vrai dire, j’avais un peu abandonné l’espoir de la revoir.

    Et puis il y a eu ce jour merveilleux où Père m’a envoyé à l’usine de cuir pour sélectionner moi même les prochaines lanières. Souples et résistantes, qui ne laissent pas trop de marques mais assez douloureuses pour que les petits comprennent la leçon. Et solides aussi ! C’est que, plus les années défilent, et plus la liste d’enfants pas sages s’allonge, alors il nous faut du matériel qui tienne le coup ! Haha ! Tienne le coup ! Le coup ! Vous avez compris ?

    Enfin bref, j’étais donc parti dans le blizzard, je n’y voyais pas à deux mètres quand je l’ai percutée. J’aurai du la remarquer dans son manteau rouge mais j’étais trop absorbé par ma tâche. Je l’ai aidée à se relever et nos regards se sont croisés. Elle avait l’air si petite ! Un mètre soixante à peine ! Je fais un peu plus de deux mètres, moi, alors en comparaison, ça fait une sacrée différence ! Mais elle n’a pas été intimidée pour deux ronds la miss ! En fait, c’est moi qui suis resté sans voix. Ses yeux bleus si doux, rieurs, ses lèvres rouges qui s’excusaient, ses mains minuscules entre les miennes… J’étais amoureux. Et je n’ai pas été fichu de dire le moindre le mot.

    Elle m’a sourit, a ramassé les paquets qu’elle transportait et est partie. J’ai regardé sa superbe silhouette potelée s’éloigner dans le vent et la neige et je ne savais plus pourquoi j’étais dehors. Quand je suis rentré les mains vides, mon père m’a fichu une sacrée raclée ! Mais je l’avais méritée.

    Noël est passé. Le travail s’est un peu tassé et j’ai pu avoir un peu plus de temps libre. Père m’avait confié pour mission de débourrer un nouveau cheval pour ses tournées alors je passais pas mal de temps dehors, dans le froid, avec le bourrin. C’est comme ça que je l’ai revue… En février je crois.

    Elle était assise sur un banc couvert de neige, face au lac gelé. Je me souviens qu’il faisait beau ce jour là. Elle avait posé sa chapka à coté d’elle et ses jolies boucles brillaient au soleil, s’agitant sous le vent, comme des vagues de blé en été. Enfin c’est ce qu’on dit, moi je n’en n’ai jamais vues en vrai. J’étais avec mon cheval, je me suis approché et quand elle m’a entendu, elle a sursauté. Ça a fait peur au canasson qui s’est emballé et m’a jeté dans le lac. La glace a craqué, évidemment, et moi j’étais trempé, furieux et humilié.

    Elle est venue vers moi, m’a aidé à me relever et m’a invité chez elle pour boire un chocolat chaud… Un chocolat chaud ! Vous imaginez ! Quelle blague ! J’ai trouvé ça adorable ! Je l’ai suivie. C’est là que j’ai réalisé. Oh, au fond de moi, je m’en doutais, tous les indices se recoupaient mais là… C’était confirmé ! C’était bien la fille de ce Noël ! L’infâme qui essaye chaque année de nous voler nos enfants pas sages ! Et pourtant, curieusement, la vague de haine qui s’empare de moi quand je pense à lui ne m’a pas saisie. Non. J’étais à la porte d’un petit chalet adorable, illuminé de centaines de bougies, sentant la cannelle, avec un feu de cheminée (qu’elle ironie quand on sait à quel point son père les craint), des fauteuils couverts de plaids au crochet rouge et blanc, un sapin encore orné de guirlandes… Mais aucune nausée, aucune violence. Je n’étais pas très à l’aise hein ! Faut pas déconner, mais ça allait !

    Je regardais cette minuscule jeune femme retirer son manteau, ses formes arrondies se dévoiler sous sa robe verte au décolleté envoûtant, s’affairer autour de sa cuisinière… Et moi je restait planté comme un naze, à la porte, dégoulinant d’eau glacée sur le paillasson.

    Quand elle s’en est rendue compte, elle a ri et m’a dit :

    -Et bien, ne reste pas planté là ! Entre ! Je vais te donner des vêtements secs, met donc les tiens devant la cheminée !

    Elle me tutoyait ! Je sais que c’est idiot mais… ça m’a ému ! Je suis allé me changer dans la salle de bain, elle a mit mes frusques à sécher et m’a donné d’affreux habits rouges, dix fois trop larges et bien trop petits. Je me sentais ridicule, comme un épouvantail. Croiser mon reflet dans sa psyché n’a rien arrangé ! Je me voyait, le teint blafard, les yeux ternes et mes cheveux noir corbeau en bataille… Mais elle m’a fait asseoir sur son canapé moelleux et nous avons parlé. Surtout elle au début, c’est vrai. Sa voix était si douce, tintant à mes oreilles comme de joyeux carillons. Et son rire… Il était magique !

    Quand mes fringues ont enfin finies par être sèches, je suis parti et là, il s’est passé une chose incroyable. Elle m’a dit :

    On se reverra ?

    Je suis resté sans voix, encore, elle a ri, encore, m’a attrapé par le col pour que je me penche et à posé un baiser sur ma joue. C’était la première fois qu’on m’embrassait ! Et encore aujourd’hui, j’ai l’impression de sentir ses lèvres pulpeuses et fraîches sur ma peau.

    Nous nous sommes vus en cachette pendant des semaines, je lui cachais qui j’étais. Nos familles n’étant pas en bon terme, je ne voulais pas tout gâcher. Mais ça a commencé à devenir sérieux entre nous. Je l’aimais vous voyez, et elle m’aimait aussi. Elle me l’a dit. Quand je lui ai dis qui j’étais, elle a éclaté de rire et m’a embrassé, sur les lèvres, en me disant :

    Gros bêta ! Je le sais depuis le début ! Tu ressembles à ton père !

    Et elle s’en moquait ! Elle m’aimait quand même ! Moi ! Elle ! Enfin vous voyez le truc impossible ! J’ai su que ce serait pour la vie entre nous !

    Quand j’ai dis à mon père que je fréquentais quelqu’un, il n’a rien dit. Il a semblé surpris, mais n’a pas réagit. Je n’ai pourtant pas osé lui dire tout de suite qui elle était. Et puis… Elle est tombée enceinte.

    Je me souviens du soir où elle me l’a dit, c’était en octobre, on mangeait de la dinde aux marrons (je commençais à en avoir plein le dos de manger ça presque tous les jours, mais pour elle, j’aurai subi n’importe quelle torture!), et, quand est arrivé le dessert, elle me l’a annoncé, comme ça, le plus simplement du monde :

Je suis enceinte.

Rien de plus. « Je suis enceinte… » Ses yeux parlaient pour elle, elle était heureuse. Et moi aussi. C’est là que j’ai décidé de franchir le pas et de la présenter à mon père. Une fille comme ça, on ne la laisse pas passer ! Elle acceptait mon aspect, mes cicatrices dans le dos, mon humour parfois douteux disait-elle, mes sautes d’humeur… C’était une perle ! Une fée ! Un ange !

    Je l’ai donc invitée à dîner à la maison. Elle avait fait l’effort de s’habiller en noir pour l’occasion mais ça n’a trompé personne. Ses joues rondes et rouges, ses jolies boucles, son sourire… Pourtant Père n’a rien dit de désagréable ! À vrai dire, il n’a rien dit du tout de toute la soirée. Il n’a pas ouvert la bouche une seule fois, même pas pour manger. La pauvre semblait terriblement mal à l’aise.

    Quand je l’ai raccompagnée chez elle, elle m’a dit que c’était trop d’émotion et qu’elle préférait attendre un peu avant de faire la même chose avec sa famille. J’ai accepté. À mon retour à la maison, Père m’a battu encore. Ce n’était pas grave.

    Malheureusement, Noël approchant à grand pas, nous n’avons pas pu organiser de repas chez elle tout de suite. Elle m’a donc promis d’en parler à ses parents et de m’inviter le vingt-cinq décembre, pour la fête de fin de tournée.

    Plus ce jour se rapprochait et plus j’étais nerveux. L’ambiance à la maison était orageuse. Je criais sur tout le monde, je n’ai jamais autant fouetté les employés. Père était fier de moi. Noël est arrivé et notre tournée des enfants avec. Le jour du rendez-vous chez la famille de ma douce, j’étais épuisé mais heureux. Je comptais la demander en mariage voyez-vous. Je m’étais mis sur mon trente-et-un et je portais même une cravate rouge !

    Pourtant, quand j’ai sonné chez eux, je n’ai pas eu de réponse. J’ai sonné et sonné… Rien. Une voisine m’a dit qu’ils avaient décidé de partir en vacances loin d’ici, dans les tropiques. Monsieur Noël en avait marre de la neige sans arrêt et des cris des rennes dans l’enclos à coté de sa maison, et il avait emmené toute sa petite famille ! L’imaginer se dorer sur la plage en bermuda et lunettes de soleil, en sirotant des cocktails colorés m’a enragé. Je savais très bien que ce n’était pas la neige qui l’avait poussé à partir, c’était moi. Il avait juste voulu m’enlever sa fille !

   Je suis rentré à la maison, j’en ai parlé à Père qui était furieux. Mais il m’a alors révélé comment les retrouver. C’était tellement simple. Il suffisait que je cherche le seul endroit du globe où le nombre d’enfants pas sages diminuait. Nous avons un don pour sentir ça. Nous sentons la joie de Noël, et il n’y a rien qui nous mette plus en colère… À part que le Père Noël parte avec sa fille tant aimée.

    J’ai enfourché le cheval de père et je suis parti. Je les ai trouvés tout de suite. Ils étaient dans un bungalow sur la plage. La chaleur m’étouffait, le soleil m’éblouissait et le bruit horrible des vagues et des enfants heureux me donnait la migraine. Mais j’ai tenu bon. Quand j’ai vu mon aimée, je me suis ressaisi.

    Son père pourtant ne l’entendait pas de cette oreille. Il a ordonné à sa femme et sa fille d’entrer dans le bungalow et de s’y enfermer. Ça a fini de me faire péter les plombs. Il voulait me parler disait-il. Sa fille lui avait tout révélé et il voulait me parler, juste me parler. Mais qui l’aurait cru ? Qui croirait un homme capable d’enlever sa fille à l’homme qu’elle aime ? Un homme capable d’enlever son enfant à un père ? Un homme qui, chaque année, apprenait aux gamins que seuls les biens matériels comptent et qu’il faut être sage, non par altruisme, non pour faire plaisir aux autres, mais juste pour être récompensé !

    J’ai perdu le contrôle. La rage bouillonnait en moi. Je sentais bien mes phalanges heurter son gros visage poupin, le sang chaud se coller sur ma peau, les os craquer sous mes phalanges, mais je ne pouvait pas m’arrêter. Enfin ça, vous le savez, c’est vous qui m’avez arrêté ! Trop tard, ce gros porc baignait dans son sang. J’ai adoré ça vous savez ? C’était le meilleur Noël que j’ai jamais passé. Même si je me suis cassé les doigts et qu’à l’avenir j’aurai sûrement du mal à manier le fouet.

    Vous pensez que je reverrai Marie ? Vous croyez qu’elle m’aime toujours ? »

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