Les Promesses d’Atro City.

PROLOGUE
2122, l’année du Cataclysme. Avides de pouvoirs et de richesses, les gouvernements se sont fait la
guerre. Guerre industrielle, où chaque état se devait de produire plus, à moindre coût, que son voisin.
Guerre technologique, où le plus avancé était assuré de gagner. Et, enfin, guerre militaire. Mais les
armées de tous les pays avaient fini par se valoir. Ils avaient tous le même armement puissant, les mêmes
techniques de combat… Ce qui a mit fin à ce conflit, le quatorze juin 2122, ce fut le courage, ou la folie,
de celui qui, le premier, décida d’utiliser les bombes nucléaires.
La plupart de ce qu’il restait de la civilisation qui n’avait pas disparu sous les eaux à cause de la
pollution, fut rasé, irradié, détruit… Les survivants fuirent les grandes villes et on reporta la faute
unanimement sur la technologie. Celle-ci fut donc bannie, illégale.
Certains groupes devinrent nomades, d’autres s’installèrent en villages, qui devinrent villes parfois,
et le temps passa. On oublia les vraies raisons des conflits et toujours, les hommes avides de pouvoir et de
richesses, recommencèrent à se faire la guerre, conquérant les territoires de leurs voisins.
Dans l’ancienne Europe, naquirent des groupes, utilisés par les gouvernements les plus puissants
(représentés par quelques rares grandes villes peu évoluées) et consacrés à la recherche de technologies
antiques. Bien que les Anciens aient mis en garde contre les dangers de telles choses, les nouveaux
dirigeants tiennent à prendre encore plus de pouvoir, et le pouvoir passe par la richesse et la mécanique.
Ils envoient donc leurs « Archéologues » fouiller les anciens sites abandonnés à la recherche d’objets
qu’ils pourront faire analyser par leurs Scientifiques, remettre en état pourquoi pas, et utiliser contre les
autres.
Les armes à feu ont fait leur retour, les véhicules motorisés aussi, mais tout cela est encore très
archaïque.
La ville la plus évoluée, en 2480, est Atro City, située en Europe centrale, dans ce qui était avant
l’Est de l’Allemagne. C’est une cité riche et prospère, et donc principalement peuplée de pauvres et de
miséreux venus pour chercher confort et travail et ne trouvant que rejet et répression. Pour distraire son
peuple, le Régent a créé une grande Arène. Grâce à elle, il peut en une seule fois, divertir la population et
ainsi faire en sorte qu’elle ne pense pas trop aux choses qui ne vont pas à Atro ; se débarrasser des
criminels et autres empêcheurs de tyranniser en rond en les faisant participer aux « jeux » qui y sont
organisés ; exhiber ses richesses et son avancée technologique grâce à de nombreux mécanismes qui font
la réputation et la dangerosité de cette Arène. CHAPITRE PREMIER
« Cent victoires tout de même, Régent, admettez que c’est exceptionnel ! »
L’homme qui avait parlé, était penché en avant pour pouvoir parler à son dirigeant sans trop hurler,
les bruits de la foule n’aidant pas à avoir une communication sereine. Il avait une cinquantaine d’années,
un visage de fouine, pointu, les dents en avant et les quelques cheveux qui lui restaient sur le crâne étaient
gras et rabattus sur le côté pour cacher sa calvitie naissante. Mordant dans une cuisse de chevreuil, de la
sauce lui coulant sur le menton… sur les mentons, le régent grogna vaguement quelque chose. Il ne
semblait pas apprécier la situation. Il faisait chaud et son crâne chauve luisait de sueur ; il avait du mal à
respirer avec toutes ses soieries sur le dos et ses nouvelles bottes de métal étaient trop raides et lui
faisaient mal au pied… Heureusement que leurs semelles lui permettaient d’être plus grand de vingt
centimètres, sinon il aurait sûrement fait abattre l’armurier qui les lui avait faites.
L’homme à tête de fouine se pencha un peu plus et rajouta :
« Et vous savez, Auguste Dirigeant, le peuple le voit comme un vrai héros ! Il l’adore ! »
Se redressant pour attraper sa coupe de vin, le gros homme haussa les épaules et dit, la bouche pleine
de gibier :
« M’étonne pas, le peuple est totalement idiot… Ce type est tout à fait normal !
— Enfin, admettez tout de même que jamais personne n’avait résisté aussi longtemps ! Le record de
victoires jusqu’à présent n’était que de trente-deux ! »
Sa cuisse de chevreuil dans une main, son verre dans l’autre, l’homme s’adossa de nouveau dans son
fauteuil.
« Il a juste eu de la chance ! C’est un sauvage de toute façon ! Pas étonnant qu’il sache un peu mieux
se battre !
— Vous savez, Votre Grandeur, il pourrait peut-être vous être utile… »
Le gros homme haussa un sourcil intrigué mais ne put retenir une moue de dégoût.
« Ah oui ? Et pour faire quoi, je te prie ? »
L’homme à tête de fouine se redressa et regarda la foule animée. La tribune des nobles, autour d’eux,
était pleine à craquer et chatoyante de couleurs : du vert, du rouge, du bleu, du violet, toutes les couleurs
les plus criardes qu’il était possible de créer. Face à eux et prenant la majeure partie des gradins, la
tribune du peuple était agitée et emplie de couleurs ternes : marron, rouille, gris sale… Décidément, ces
pauvres n’avaient aucun goût des belles choses ! Ce n’était quand même pas compliqué de teindre un
vêtement !
« Vous pourriez le joindre à une de vos équipes d’archéologues ? Il y aurait beaucoup moins de
pertes et ils pourraient sûrement aller dans les anciennes cités… »
Le gros homme lorgna sur son conseiller et vida sa coupe qu’il lança sur la table basse devant lui où
elle se renversa.
« Émile, mon bon, voilà une bonne idée !
— Oh merci, Votre Éminence !
— Mais il ne pourra jamais survivre à ce que je lui ai réservé ! C’est un peu un anniversaire après
tout, il fallait marquer le coup !
— Mais… Votre Éminence…
— Tais-toi maintenant, ta conversation m’agace. »
Le petit homme recula et se mit en retrait, vexé. Après quelques minutes, le gros homme se leva et s’approcha du rebord de son balcon. Un micro
était posé devant lui et il claqua des mains ce qui fit sursauter la foule. Le silence se fit dans l’assemblée.
Après quelques sifflements stridents, la voix du régent résonna :
« Bon, bon, bon… mes chers amis, le temps est venu de commencer le spectacle ! Je vous ai réservé
de belles surprises pour fêter les cent victoires de celui que vous appelez le Gladiateur, Janusz
Wassiliewicz ! »
Un tonnerre d’applaudissements retentit dans toute l’Arène, faisant trembler les murs et le sol. Le
gros homme leva une main aux doigts collants de sauce et de vin et l’assemblée se tut de nouveau.
« Moi, André Auguste, votre dirigeant, déclare donc ouverts les jeux d’Arène de cette dernière
semaine de juillet ! »
Une fois de plus, il y eut un grand fracas d’acclamations, et André retourna s’asseoir, tout sourire
ayant disparu de son énorme visage. On ne le voyait plus, il n’était plus forcé de jouer les dirigeants
sympathiques. Décidément, son peuple était vraiment un ramassis d’idiots finis ! Des sourires et
distribuer quelques richesses et avantages suffisaient à s’octroyer leur allégeance ! Il s’avachit dans son
fauteuil et se fit servir une nouvelle coupe de vin rouge. Il l’avait déjà presque vidée quand l’immense
porte métallique de l’Arène s’ouvrit face à lui.
« C’est toujours aussi long ? J’ai peur… »
Un garçon d’une douzaine d’années était assis sur un banc de métal dans une obscure cellule humide
en sous-sol. Ses pieds touchaient à peine par terre et sa maigreur montrait qu’il avait rarement dû manger
à sa faim. Il avait des cheveux châtains, ternes et ébouriffés, et de larges cernes sous les yeux. L’homme,
qui était assis à côté de lui, en revanche, était un vrai géant. Il devait mesurer presque deux mètres et avait
une carrure de guerrier. Il était vêtu d’un jodhpurs blanc sale et portait de hautes bottes de cuir. Il avait
également des poignets de force en métal qui lui couvraient les avant-bras mais ne portait rien d’autre. Il
avait la peau burinée mais pâle, comme s’il avait passé un long moment enfermé et il avait de nombreuses
cicatrices. La plus impressionnante, sur son ventre, ressemblait à la griffure d’un animal et elle semblait
descendre plus bas sur son corps. Ses yeux bleus, glacés, étaient rivés sur le sol ; ses cheveux noirs, un
peu grisonnants sur les tempes, lui tombaient sur le visage, cachant la balafre qui rayait sa joue et venait
courir sur ses lèvres. Il n’écoutait pas le gamin qui lui parlait. Il préférait éviter de parler avec ceux qui
seraient sûrement des adversaires.
« Comment ça se passe d’habitude ? Comment on fait pour survivre ? Tu es le Gladiateur, hein ?
C’est toi ? Tu es mon héros ! Ma maman m’avait arraché une affiche d’un de tes passages pour
l’accrocher dans la maison. »
Après un long soupir, l’homme tourna enfin le visage vers le gosse et répondit :
« Pourquoi tu as atterri ici ?
— Je… »
Le gamin baissa les yeux, penaud.
« J’ai volé du pain au marché et un garde m’a attrapé. »
Le géant poussa un soupir dégoûté.
« Tu dois faire combien de combats ?
— Un seul… Mais… Mais… »
Il se mit alors à pleurer et l’homme se redressa, fixant son regard sur les barreaux face à lui. Il
haïssait cette ville et son régent, il haïssait ce monde injuste dirigé, non pas par les plus forts, mais par les
plus riches. Il haïssait ces geôles qui étaient devenues sa maison depuis deux ans…
Un homme s’arrêta devant leur cellule et dit :
« Allez, debout, ça va commencer. »
Il ouvrit la porte et répéta son manège avec les cellules autour. Ils sortirent et deux autres geôliers
leur tendirent des armes au hasard. Le gosse eut un fusil qui faisait presque sa taille et qu’il avait peine à
soulever, et le géant une large épée assez grossière et pas du tout aiguisée. Ils furent ensuite menés
derrière une porte gigantesque, toute en métal orangé et ornée de divers rouages dorés, et attendirent. Il
faisait sombre et un silence de mort régnait. Tous les participants étaient anxieux et certains jetaient des regards terrifiés au géant. Lui, les yeux fermés, attendait, le cœur battant la chamade comme chaque
semaine depuis deux ans. Un grésillement résonna et la voix du régent retentit dans toutes les geôles :
« Bon, bon, bon… mes chers amis, le temps est venu de commencer le spectacle ! Je vous ai réservé
de belles surprises pour fêter les cent victoires de celui que vous appelez le Gladiateur, Janusz
Wassiliewicz !
— Jan… Je m’appelle Jan. »
Le gamin tourna la tête vers lui et frémit en murmurant :
« C’est vraiment toi le Gladiateur, alors… »
L’homme ne répondit pas. Ce n’était pas nécessaire et, de toute façon, la vibration des murs et du sol
aurait empêché d’entendre les excuses qu’il faisait au petit garçon.
« Moi, André Auguste, votre dirigeant, déclare donc ouverts les jeux d’Arène de cette dernière
semaine de juillet ! »
Le gosse s’était mis à pleurer un peu plus fort, serrant son fusil contre lui comme on serre une
peluche pour se réconforter. Après quelques secondes, ils sentirent le sol trembler de nouveau, cette fois à
cause des mécanismes qui actionnaient l’ouverture de la porte immense, les rouages en entraînant le lent
basculement vers l’extérieur. Ils perçurent alors la chaleur, la poussière, la lumière éblouissante et les
hurlements joyeux de la foule. Jan fut le dernier à entrer dans l’arène.
Quand tous les participants furent rassemblés au milieu de la piste de sable, une voix nasillarde
retentit des haut-parleurs.
« Pour la première épreuve, commentée comme toujours par votre animateur préféré, Francis… moimême
donc, haha ! Notre bon régent a préparé un petit amuse-gueule sympathique ! Mesdames et
messieurs les participants, Gladiateur, vous allez devoir tout simplement vous combattre ! Sauf que,
contrairement à d’habitude, nous ne déterminons pas de groupes ni de duellistes ! C’est chacun pour soi et
le dernier debout aura gagné ! »
La foule acclama la nouvelle et le commentateur dut attendre un peu avant de pouvoir de nouveau se
faire entendre.
« Alors, Gladiateur, heureux ? Va-t-il pouvoir venir à bout de ces six personnes ? Après tout, il a
bien réussi à tuer six de nos miliciens, il y a deux ans, alors ça ne devrait pas lui poser de problèmes
même si Hegnor, le boucher du quartier sud, a tout de même la réputation d’un dur à cuire, et qu’il en est
à son dix-septième passage dans l’Arène ! Est-il utile de préciser que son petit surnom n’est absolument
pas dû à son métier ? »
Jan n’écoutait pas, il fixait le sable en attendant seulement le signal de départ. Il devait tous les tuer…
quelle horreur ! Il détestait cette arène et ces combats mais il n’avait pas eu le choix : c’était soit ça, soit la
pendaison. Et il devait vivre pour pouvoir retrouver son fils, une fois dehors. Se souviendrait-il de lui ?
Cela faisait si longtemps et il était si petit…
Une sonnerie stridente le fit sursauter et, sans attendre, il abattit sa lame sur la personne à sa droite. Il
ne la regarda pas, il ne voulait pas voir, pas savoir, ils n’étaient que des obstacles entre son fils et lui.
Autour de lui, d’autres se battaient entre eux et il préféra porter son attention sur le plus costaud, le
fameux Hegnor, un homme massif, aussi musclé que gras, qui avait reçu comme arme un revolver. Il
tenta de lui tirer dessus mais manqua son tir. Le souci avec ces armes modernes, c’est qu’on ne peut tirer
qu’une balle d’un coup. Jan le décapita donc pendant que le boucher tentait de mettre de la poudre dans
son arme.
Il se retourna et vit que les trois, qui s’entre-tuaient l’instant d’avant, n’étaient plus que deux. L’un
avait un poignard et l’autre, une femme enceinte, une lance et un filet… C’était ridicule ! Injuste,
inhumain et ridicule ! Les sourcils froncés, le regard noir et un rictus de haine sur le visage, Jan se rua sur
la femme. Sans la regarder, ou à peine, juste pour ne pas manquer son coup, il la traversa de sa lame. La
tuant sur le coup. L’homme qui la combattait, paralysé par la terreur n’avait pas bougé et le Gladiateur le
décapita avec cette même rapidité glaciale. Il devait tuer vite, ne pas les voir, ne pas leur donner de
sentiments, ne surtout pas s’identifier à eux. Il ne restait plus qu’un adversaire. Il sanglotait, accroupi par terre, serrant toujours son fusil contre
lui. Le silence se fit dans l’Arène, les spectateurs se demandant sûrement s’il allait le tuer ou non. Tout de
même, un enfant sans défense et terrorisé. Sous lui, une flaque d’urine s’agrandissait et, quand il réalisa
qu’il n’y avait plus un bruit, il releva les yeux. Il contempla le géant et comprit.
Il se jeta alors à ses pieds et hurla, pleura, le supplia de ne pas le tuer. L’homme lui arracha son fusil
et le gosse se mit à pleurer et crier plus fort :
« Je vous en prie, Gladiateur, je vous en supplie ! J’avais faim ! Je voulais juste ramener du pain
pour ma sœur et moi ! Ma maman, elle mange plus depuis deux mois, elle est assise sur son fauteuil, elle
bouge plus, elle nous parle même plus ! Même quand on veut lui faire des câlins ! On avait faim ! Je vous
en… »
La balle lui traversa le crâne, et il s’écroula en silence. Jan jeta le fusil au loin et se détourna. Il avait
réussi son épreuve… Mais à quel prix ? Maintenant, il n’avait plus qu’à attendre la semaine suivante et ce
qu’ils lui auraient réservé.
La foule l’acclamait, tapant des pieds et des mains, et la voix nasillarde du commentateur retentit de
nouveau :
« Eh oui mesdames, eh oui messieurs ! Il l’a fait ! Il a tué un pauvre enfant ! Cet enfant n’avait qu’un
seul combat à faire et il aurait retrouvé la liberté avec un peu d’argent pour s’acheter à manger… MAIS
NON ! Janusz, le Gladiateur, en a décidé autrement !
— Jan…
— Il a littéralement éclaté le crâne de ce pauvre gamin ! Et vous l’avez tous vu, aucune expression
de peine ou de pitié n’a pu se lire sur ses traits ! Cet homme est une machine à tuer ! Un vrai monstre ! »
Jan se sentait bouillir de haine. Et pourquoi ne le laissaient-ils pas retourner dans sa cellule comme
d’habitude ? Il se moquait de cet odieux discours.
« Maintenant, comme nous vous l’avions promis, voici la première surprise pour notre héros sans
cœur aux cent reproches ! La suite de son épreuve ! Vous aviez cru qu’on vous laisserait ainsi ? Sur votre
faim ? Eh non, mesdames et messieurs ! Notre bon dirigeant nous a prévu d’autres festivités avec
l’arrivééééée… »
Une porte s’ouvrit sur le côté de la piste et Jan se hâta de saisir la lance de la jeune femme gisant non
loin de lui.
«… DES OURS ! Oui, chers amis! Ils ont été très durs à trouver et capturer mais nous avons trois
magnifiques ours noirs pour donner un peu de piquant à cet après-midi caniculaire ! »
Jan détestait les ours, il les craignait et les haïssait. Machinalement, il porta une main à son ventre
mais il n’avait pas le temps d’angoisser, les bêtes semblaient avoir été affamées et battues pour les rendre
plus agressives. Plantant la lance dans le sol, il saisit le corps le plus proche et le leur lança. L’un des
animaux s’en empara pour le dévorer mais un autre le lui disputa. Très bien, il pouvait donc s’occuper du
troisième qui ne semblait pas intéressé par la viande mais plutôt par en découdre. Arrivé à sa portée,
l’animal se dressa sur ses pattes arrière et se mit à grogner en agitant ses grosses pattes griffues. Jan hurla
lui aussi, un cri de rage, et se rua sur la bête qui l’évita et tenta de le mordre. Jan esquiva de justesse mais
il trébucha sur le corps du gamin et tomba à la renverse. L’ours se jeta sur lui, toutes griffes dehors, et le
Gladiateur n’eut que le temps de rouler sur le côté pour éviter de se faire lacérer le ventre. Il se releva
rapidement mais la bête était agile et réussit à lui asséner un coup de patte dans le dos.
Dans un cri de souffrance, Jan se précipita pour rattraper son épée. L’ours à ses trousses lui sauta de
nouveau dessus, mais le géant para et la gueule de l’animal se referma sur les poignets de force de métal.
Le Gladiateur lui enfonça alors sa lame dans le flan. Malgré la blessure terrible, la créature tenta de
nouveau de mordre, mais une fois encore, Jan lui asséna un violent coup d’épée, sur la nuque cette fois, et
l’ours s’écroula sur le sable rougit. La douleur dans son dos le lançait mais il ne semblait pas touché
gravement. Son avant-bras également avait eu de la chance. La protection d’acier portait des traces
impressionnantes.
Les deux autres bêtes, occupées à manger, levèrent la tête en entendant le râle de leur congénère.
Mus par leur instinct de survie, ils délaissèrent leurs proies faciles et attaquèrent celui qui s’en prenait à
eux. Transcendé par sa phobie de ces animaux, peut-être, Jan se rua sur le plus proche, lui frappant
violemment une patte. L’ours tomba en grognant, mais se releva rapidement. Il saignait abondamment
mais cela semblait être simplement une raison supplémentaire pour lui d’être en colère.
Se levant sur ses pattes de derrière, il lança un grand coup de griffe de sa patte valide. Jan se jeta en
arrière pour esquiver mais le deuxième ours les avait rattrapé et lui mordit le mollet. Dans un hurlement,
le Gladiateur baissa brutalement sa lame sur le crâne de la bête qui s’écroula aussitôt. Par chance, le cuir
de ses bottes était épais. Il saignait à peine, mais la pression avait été si forte qu’il avait la jambe
contractée.
Profitant de la lenteur de son adversaire, le dernier ours restant lui avait donné un coup qui, au lieu
de lui lacérer le flanc, projeta l’homme au sol. Le visage déformé par la souffrance du choc, Jan roula sur
le côté et taillada le ventre de l’animal dont les viscères se répandirent sur le sol brûlant de l’arène,
recouvrant en partie le combattant qui ne put éviter que l’ours inerte ne lui tombe dessus.
Epuisé et perclus de douleurs, Jan eu du mal à se dégager du cadavre de la bête. Il finit pourtant par
réussir à se relever, s’appuyant sur son épée.
Un tonnerre d’applaudissements retentit une fois de plus et Jan se tourna vers la tribune du régent,
couvert de sang, attendant de voir quelle serait la prochaine surprise. Il ne fut pas étonné d’entendre
l’animateur hurler dans son micro :
« C’est incroyable, chers amis ! Cet homme est un génie de la mort ! Il tue ses adversaires à une
vitesse folle ! Il est vrai qu’on peut noter une erreur de jugement dans le fait de ne pas avoir fait retirer la
viande de l’arène mais l’erreur est humaine, non ? Voyons maintenant ce qui attend notre Gladiateur… »
Un bruit sourd fit vibrer l’arène et le sol se mit à trembler. Jan connaissait ce système mécanique et
fila en courant se réfugier le long des murs pendant que le décor se mettait en place.
Il fallut cinq bonnes minutes pour que le sol se stabilise. Désormais, on pouvait voir un parterre
métallique et de nombreuses machines, automates et plates-formes un peu partout. A l’extrémité opposée,
Jan voyait une cage avec deux personnes dedans mais il n’arrivait pas à distinguer leurs visages.
« EEEET OUIIIIII, mesdames et messieurs ! Ce sont bien elles, nous les avons retrouvées ! Ce sont
la jeune femme et sa fille qui ont conduit notre Gladiateur dans les geôles ! Rappelez-vous, il y a deux
ans, il avait voulu les sauver et avait tué six de nos si chers miliciens ! Aujourd’hui, risquera-t-il de
nouveau sa vie pour les sauver ? Vous ne le voyez peut-être pas, mais leur cage est munie d’un
mécanisme ingénieux, créé par nos talentueux scientifiques juste pour cette occasion ! Si notre héros tarde
trop, les deux demoiselles de vingt-trois ans et deux ans et demi seront empalées par des pointes d’acier !
N’est-ce pas fantastique ce que la technologie peut faire de nos jours ? On se demande parfois pourquoi
les Anciens l’ont bannie ! »
Jan eut envie de vomir. Comment pouvait-on être aussi cruel ? C’était inhumain ! Sans attendre, il se
rua donc dans ce parcours du combattant semé de pièges. Il avait l’habitude de la plupart des surprises de
ces automates, pour les avoir déjà affrontés régulièrement, mais ils avaient ajouté quelques nouveautés.
Quand il dut sauter en haut d’un mur pour le passer, à peine ses mains furent-elles posées sur le
rebord que des décharges électriques les lui brûlèrent. Il hurla et chuta lourdement en arrière. En colère, il
se tourna vers la tribune du régent et lui cria :
« André, sale sac à merde ! Je vais te buter ! Je te ferai payer toutes tes atrocités ! »
Il sauta alors de nouveau sur le mur et, les dents serrées, réprimant des hurlements de douleur à
chaque décharge qu’il recevait, se hissa avant de se laisser tomber de l’autre côté. Il faillit être précipité
dans une cave bardée de pieux, mais il put se rattraper au dernier moment et continua à avancer,
bouillonnant de haine et de colère, les muscles encore parcourus de spasmes qu’il du prendre le temps de
calmer malgré l’urgence.
Il avait fait la moitié du parcours et entendait désormais, au milieu des cris de la foule, les pleurs des
deux jeunes filles dans la cage. Il accéléra l’allure et esquiva, presque sans s’en rendre compte, les lames,
plaques de sol qui se dérobent et autres coups de canons… Ils n’avaient pas eu le temps de rajouter
beaucoup de nouveautés sur ce foutu parcours en fin de compte.
Arrivé devant la cage, la demoiselle en larmes lui murmura : « Si vous touchez à ce mécanisme, nous sommes mortes, j’ai entendu quelqu’un dire qu’il y avait un
système double… Si on désactive les pointes, le plafond de la cage s’écroule et nous écrase… »
Jan resta sidéré. Il avait fait tout ça pour rien ? Non, c’était hors de question ! Il avait fini ici pour
leur sauver la vie, il n’allait pas les laisser crever maintenant.
« Prends ta fille dans tes bras.
— Quoi ?
— Prends-la dans tes bras ! »
La jeune femme s’exécuta et le Gladiateur, dans un geste rapide, posa ses deux mains sur la porte et
l’arracha d’un coup sec. Construite visiblement à la va vite, ils n’avaient pas misé sur la solidité. Peut-être
que les ingénieurs n’avaient simplement pas pensé que Jan arriverait jusque là ? Péché d’orgueil… Il
entendit un déclic et eut tout juste le temps de rentrer dans la cage que le toit tombait. Il le prit sur les
épaules et tituba sous la machine.
« Sortez… VITE ! »
Elles se précipitèrent hors de leur prison et l’homme tomba à genoux, écrasé par le poids de la dalle
qui lui était tombée dessus.
« MESDAMES ET MESSIEURS ! Les deux jeunes femmes sont sauvées mais il est tombé dans le
piège ! Périra-t-il écrasé par cette presse géante ? »
C’était donc un piège, ça aussi ? Il allait mourir comme ça ? Bêtement ? Laissant son fils seul ? Son
fils… Non. Il ne laisserait pas une chose pareille arriver. Il ne le pouvait pas. Pas après tout ce temps. Il
devait vivre, sortir et retrouver son unique enfant. Dans un dernier effort, les veines gonflées, il poussa de
toutes ses dernières forces sur ses jambes pour soulever cette maudite presse. La sueur sur sa peau laissait
des trainées plus claires dans la crasse accumulée. Tous ses membres tremblaient sous l’effort.
Un hurlement résonna alors dans toute l’arène. Un hurlement de fureur et de désespoir :
« MATEUSZ ! », suivi d’un grand KLANG ! Les deux mâchoires de l’invention diabolique venaient
de se refermer sur du vide. Le Gladiateur avait réussi à se projeter hors de la cage piégée et gisait,
essoufflé, couvert de sueur et de sang, la moitié du corps brûlée, tentant de reprendre haleine. Le visage
dans le sable, il n’entendait plus les acclamations de la foule. Il n’entendait plus que les pulsations rapides
de son cœur dans ses tempes et le son de sa respiration sifflante.
« ET POUR LA CENT UNIEME FOIS, MES AMIS, JANUSZ WASSILIEWICZ EST DÉCLARÉ
VAINQUEUR DE CE TOURNOI ! »
Dans un souffle faible, le géant put à peine murmurer « Jan… Je m’appelle Jan… » avant de
s’évanouir.

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