Trompe la mort (et tais toi)

Trompe la mort (et tais toi)

Trompe la mort et tais-toi

Trois petits tours et puis s’en va

J’opère tes amygdales

Labyrinthiques, que dalle

Ne m’est plus rien égal

Je sais je n’ai offert, que des bouquets de nerfs.

B. Cantat. « Bouquet de nerfs. »

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« Monsieur Anglet, vous devez vous reposer, vous le savez !

– Oui… Mais j’ai besoin de leur parler. Je vais bientôt mourir, vous pouvez m’accorder ça, Alice ! » L’infirmière soupira et finit par accepter d’appeler la famille du vieil homme. Après tout, il était condamné, se fatiguer un peu ne jouerait sur son trépas que de quelques heures. Elle alla donc passer son appel et revint un peu plus tard dans la chambre aseptisée : « C’est fait, monsieur Anglet, ils viendront. Mais je me demande ce qui peut bien être aussi important pour que vous preniez de tels risques !

– Le risque de mourir plus vite ? De souffrir moins longtemps ? La vie est un risque miss, on risque fort d’en mourir ! » Elle sourit et rajusta ses draps, changea sa perfusion de morphine et le quitta. Elle aimait bien ce patient. Contrairement à beaucoup de riches dignitaires qu’elle soignait, il était poli et aimable, ne la traitant pas comme une vulgaire bonniche.

En début d’après-midi, alors que le vieil homme s’était endormi, sa famille entra dans la pièce. Caroline, sa fille, était toujours impressionnée par tous ces moniteurs qui clignotaient. Elle était plus pâle encore que d’habitude. Elle s’assit près de son père et lui prit la main. Derrière elle, son mari lui posa les mains sur les épaules et resta immobile, tel une statue de marbre. Ses cheveux gominés en arrière et ses joues creuses lui donnaient des airs de vampires de ces vieux films du siècle précédent. En dernier, un jeune homme entra. Il portait un jean élimé, un long t-shirt noir délavé dont on arrivait plus à voir le motif et les cheveux en bataille, il semblait clairement de mauvaise humeur. Son père soupira : « Simon, nous sommes dans la chambre de ton grand-père, tu pourrais au moins arrêter de faire la tête !

– Ouais, super… Et vous, avec vos gueules d’enterrement ? Il va croire qu’il est déjà mort en se réveillant ! » La femme tourna la tête vers lui et le fusilla du regard : « Simon ! Ça suffit ! Tais-toi maintenant ! » Le jeune homme d’un peu plus de vingt ans prit un fauteuil et le tira le plus loin possible du lit avant de s’y asseoir en soupirant.

Il fallut quelques minutes pour que le vieil homme se réveille. Sa fille l’embrassa sur la joue et son gendre lança d’un ton joyeux qui semblait presque sincère : « Arnaud, vous avez bonne mine aujourd’hui ! » Le vieillard haussa un sourcil et répondit : « Oui c’est sûr, pour un malade de quatre-vingt dix ans en phase terminale, je me porte comme un charme ! » Le gendre pâlit mais ne cilla pas. Peu importait de toute façon pour le mourant, il ne les laissa pas parler plus et rajouta vite : « Je vous ai fait venir car je vais bientôt mourir et je dois vous avouer des choses, pour soulager ma conscience. » Sa fille voulut parler mais il leva une main squelettique pour l’arrêter : « Ne m’interromps pas Caroline. Je suis fatigué et je ne sais pas combien de temps il me reste. Même si je n’ai jamais cru en ce dieu tant adoré avant l’Apocalypse, j’aimerais mourir en paix avec moi-même. » Il demanda à ce que l’on redresse son dossier et but un verre d’eau, gorgée par gorgée, prenant le temps pour rassembler ses pensées et trouver ses mots. Quand il se sentit enfin prêt, il joignit les mains devant lui et soupira.

« Tout d’abord, sachez-le, je vais vous révéler des choses graves que vous devrez taire, pour votre propre sécurité. Vous méritez de savoir ce que j’ai fait car tout ceci est de ma faute. » Il reprit une inspiration. Dans la chambre, seules les machines faisaient désormais du bruit. Même Simon semblait attentif. Le vieil homme reprit : « Quand j’étais jeune, je voulais être chercheur, aider les gens, trouver un vaccin contre le sida, pourquoi pas ?

– Le quoi ? », coupa Simon. « Le sida, reprit son grand-père, une maladie qui a presque disparu aujourd’hui… En même temps qu’ont presque disparu les Hommes. J’ai fais mes études de médecine, de biologie, et je me suis alors dirigé vers un secteur formidable et en pleine expansion : les cellules souches. » Le jeune homme allait encore poser une question mais Arnaud le fit taire d’un nouveau geste. Il continua donc son récit : « J’ai dû m’exiler ici, aux États-Unis, car en France, nous n’avions pas le droit de travailler là-dessus… Enfin il fallait des dérogations incroyables, des critères démentiels, et travailler seulement cinq ans sur nos projets. Pour vous résumer rapidement, les cellules souches sont des cellules de notre corps à partir desquelles on peut créer n’importe quel organe. Vous imaginez les intérêts médicaux d’une telle découverte ! Tout le monde se battait pour les maîtriser, pour les utiliser ! Une équipe avant nous avait réussi à faire régresser une DMLA chez une patiente ! » Il vit le visage de sa famille qui faisait semblant de connaître le terme utilisé et expliqua en souriant : « Dégénérescence Maculaire Liée à l’Âge… En gros, la vue qui baisse quand on est vieux ! » Il reprit une légère respiration, une gorgée d’eau et reprit, légèrement inquiet de ce que ses proches penseraient de lui après ça.

« Avec le temps et les progrès, nous avons pu créer du sang, très utile pour les perfusions car on manquait alors de donneurs, c’était le même soucis pour les organes. Vous vous rendez compte que parfois, des patients passaient des années sous dialyse simplement parce qu’il leur manquait un rein ! Nous avons su créer ces reins, ces cœurs, ces poumons. Ça a été dur, des années de travail, des centaines d’équipes de chercheurs, mais nous maîtrisions désormais assez bien cette technologie biologique.

« Un jour, notre équipe a été contactée par un laboratoire pour que nous travaillions sur le rajeunissement. Ils entendaient par là que nous devions créer l’antirides du siècle, l’anti-seins qui tombent, bref, l’anti-âge parfait. Naturellement, en théorie, c’était tout à fait faisable de régénérer de la peau, mais il y avait un différence entre créer quelque chose de toute pièce et utiliser du vieux pour en faire du neuf. La vulcanisation des pneus ne marche pas bien longtemps en général. » Devant l’air ahuri de Simon qui découvrait que son grand-père était vraiment vieux et connaissait des choses vraiment étranges, Arnaud sourit encore et continua : « Certains de nos collègues ont refusé. Pour eux, ce n’était pas essentiel, pas éthique. Vieillir était de toute façon obligatoire, et ce n’était pas grave ! Mais à cette époque déjà, les Hommes luttaient contre les rides, les cheveux blancs, les taches de vieillesse… Quelle idée bizarre non ? Ça m’a toujours interloqué ! Maryse, que j’ai rencontrée et épousée à l’âge de vingt ans, m’a toujours dit que je devenais plus beau en vieillissant ! » Il rit et rajouta : « Heureusement qu’elle est morte avant que j’arrive à mes soixante-quinze ans ! La pauvre aurait été déçue de la suite ! » Après un regard à sa famille, il prit la main de sa fille. Il allait aborder le début de sa déchéance et avait besoin de la sentir présente.

« J’ai accepté de travailler pour eux. C’était très bien payé et à cette époque, nous voulions fonder une famille avec Maryse, nous voulions pouvoir offrir le confort à nos enfants. » Sa fille lui serra la main, comme un remerciement silencieux. « Ce qui était difficile, et une nouveauté pour cette nouvelle équipe, c’était que nous devions désormais travailler sur des cobayes, et non plus sur des éprouvettes. Naturellement, nous utilisions des animaux. De vieux chiens et chats, de vieux singes… Il y a eu des années d’expériences ratées mais nous avons réussi ! En injectant la juste dose de… D’accord, ne faites pas ces têtes, pas d’explications barbares. » Il but une gorgée d’eau et tapota la main de sa fille. « Nous avons donc atteint notre but ! Grâce à nous, les femmes de soixante ans n’étaient plus obligées, par notre belle société, notre belle dictature de la jeunesse, de la minceur, de la beauté, d’aller courir des risques sur les tables d’opérations ! Injections sans douleur ou presque et Madame retrouvait une belle peau, de beaux seins… C’était pathétique mais ça se vendait et à cette époque, c’était la seule chose qui comptait : vendre. Je critique cette société mais j’étais moi-même un pantin accroché à cet idéal de consommation.

« C’est pour cette raison que j’ai accepté ce nouveau poste, encore mieux payé. Cette fois, nous devions travailler plus en profondeur. Car si nos vieilles avaient la peau lisse et nos vieux n’étaient plus chauves, ils souffraient toujours de maladies dégénéra… de vieux. Alzheimer, Parkinson, l’ostéoporose… Ces maladies liées à la destruction ou la dégénérescence des organes. Le cerveau pour la plupart. La cause était bonne mais les manières loin d’être éthiques. Certains chercheurs nous ont abandonnés, ils ne voulaient pas jouer les savants fous. Ils ont eu raison mais j’étais trop avide de richesse et de confort pour m’en rendre compte avant que ce ne soit trop tard.

« Si au début nous travaillions sur des animaux, nous dûmes nous rendre à l’évidence : ça ne suffisait pas. Les animaux, quoi qu’on en dise, ne sont pas faits comme nous, nous devions travailler sur de l’humain, mais nous le savions, jamais nous n’obtiendrons les dérogations. Pourtant, nous les avons eu. Nos employeurs devaient avoir le bras long. Nous avons donc travaillé sur des cobayes humains. Des malades que nous devions guérir : cirrhoses, Alzheimer, nous devions tout réparer. Et autant vous dire que nous avons eu beaucoup de surprises et de désillusions. Tout d’abord, nous étions totalement inefficaces. Puis nous avons vu des progrès sur certains organes, mais jamais ceux que nous soignions. Nous étions tous frustrés et agacés, nous poussions toujours plus loin l’éthique qui n’était plus pour nous qu’un vague concept. Mais un jour, on ne sait pas comment, les gens ont appris ce que nous faisions. Le laboratoire a été fermé et nous avons tous été condamnés à des peines plus ou moins sévères. Moi, j’ai fais quatre mois de prison. Quatre mois d’enfer. Je pourrais vous les raconter, que vous ne saisiriez pas le dixième de ma souffrance. » Il poussa un long soupir triste en repensant à ça, mais ne put s’empêcher de laisser ses pensées s’évader vers ceux qui étaient enfermés pour rien grâce à leur nouveau gouvernement si équitable et juste. Il frémit mais continua son récit, se sentant plus faible au fur et à mesure du temps passé.

« À ma sortie de prison, mon nom avait traîné dans la boue et tout le monde m’avait tourné le dos. Seule Maryse était encore là pour moi. Tu te souviens, Caroline ? Tu te battais souvent à l’école à cette époque ! Je ne sortais plus de chez moi, je ne pouvais plus trouver de travail, j’étais foutu. Nous n’avions presque plus d’argent car il avait fallu payer une amende incroyable, mon avocat… Aussi, quand un an plus tard, j’ai reçu un e-mail pour reprendre mes études où je les avais laissées, avec le même salaire, j’ai accepté. La seule condition était de n’en parler à personne. Nous devions prolonger la vie dans le plus grand secret. Trompe la mort et tais-toi en quelque sorte… » Ses yeux se perdirent dans le vague un instant et sa fille lui serra la main : « Continue Papa, que s’est-il passé ? » Sa voix était noyée des sanglots qu’elle tentait de retenir, découvrir ce sombre passé de son père lui faisait peur. Elle ne savait pas à quoi s’attendre, elle ne voyait pas comment il aurait pu faire pire que ce qu’il avait déjà raconté… Et pourtant !

« Nous ne savions rien de nos employeurs et nous étions à peine cinq à travailler là-dessus, dans un laboratoire dissimulé dans un hôpital désaffecté. Comme la première fois, nous devions travailler sur des humains, on nous emmenait donc régulièrement des clochards, des malades, des vieux… Nous n’avons jamais su comment on pouvait nous fournir autant de personnes. Et je crois que c’est une bonne chose. Si pour moi, les choses étaient devenues faciles, je ne voyais plus des humains mais des numéros, pour certains collègues, ça devenait intolérable. Nos essais provoquaient souvent la mort de nos cobayes. Ils se sont donc plaints et nos employeurs nous ont alors dit de travailler sur les morts. Si nous arrivions à régénérer un organe inerte, abîmé, alors nous détiendrons le secret de la jeunesse éternelle ! Le Graal en quelque sorte ! Nous l’avons fait. Et nous avons réussi. » Une larme roula sur sa joue creuse et blême et le vieil homme reprit très vite, comme s’il voulait en finir le plus rapidement possible de sa douloureuse confession.

« Un jour, nous avons pu réparer un corps. La femme était morte depuis deux semaine, noyée, je m’en souviens car l’odeur et la couleur de son corps étaient atroces. Elle s’est relevée, assise sur le rebord de la table. Son aspect était répugnant mais c’était un début, ses organes fonctionnaient à nouveau ! Mais nous nous étions trompés. Elle semblait folle et enragée. Elle a même mordu Alan, qui s’occupait d’elle. Rien d’étonnant avons-nous pensé. Morte depuis deux semaines, elle devait avoir faim et être déboussolée. Nous avons été stupides. Alan est rentré chez lui. Le lendemain, il mourait. Le surlendemain, il se relevait et attaquait. » Il soupira et dit d’une voix à peine audible : « La suite vous la connaissez. L’épidémie a commencé, se répandant à une vitesse folle. L’armée est intervenue, ils ont rasé tout ce qu’ils pouvaient raser puis ils ont pris le pouvoir. Le monde que vous connaissez est en partie dû à mon erreur. L’erreur d’un fou qui voulait offrir une avalanche de biens matériels à sa famille, d’un fou qui se croyait au-dessus des lois de la nature. Si j’avais su… Si seulement j’avais su… » Il pleurait dans un silence de mort. Sa fille avait retiré sa main de celle de son père et le regardait, écœurée. Elle avait du mal à y croire, mais ça expliquait ses absences quand elle était jeune, ça expliquait la place de choix qu’ils avaient eue quand il avait fallu se mettre à l’abri. Elle comprenait tout désormais.

Après de longues minutes, elle se leva et s’approcha de la porte. Son père n’avait pas bougé. Il se contenta de lever les yeux vers elle en murmurant : « J’espère que tu sauras me pardonner. » Elle acquiesça et partit, les larmes aux yeux, suivie par son mari. Simon lui, s’était approché de son grand-père. Les mâchoires serrées, il semblait furieux. « Tu sais papy, j’ai une copine, elle a vingt ans, elle est belle, et elle vit dans un bas quartier. Sa mère a été mordue. Et tu me dis que tout ça est de ta faute ?

– Je comprends ta colère mais…

– Ta gueule, tu ne mérites ni de parler, ni de respirer ! » Il s’approcha des moniteurs et commença à les inspecter. Arnaud soupira : « Je comprendrai que tu me débranches, ce serait mérité. » Le jeune homme passa une main dans ses cheveux, les ébouriffant un peu plus, et sourit : « Mérité ? Le soulagement ? Tu trouves que ce serait mérité ? » Il rit et saisit la perfusion de morphine. « Non papy, tu ne mérite pas de mourir ainsi, sans douleur… » Il retira alors le tube du cathéter et quitta la pièce. « Je te souhaite une bonne douleur ! Même là, tu n’en subiras pas le quart de ce que tu as infligé au monde. »

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