En Route pour la Joie

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En Route pour la Joie

Qui a miné la base

Qui a fait sauter l’pont

Qui avait disposé

Du ciment sous les plaines

Qui savait au début

Qu’il y aurait une fin

Qui êtes-vous messieurs-dames

Pour me parler comme ça ?

B. Cantat. « En Route pour la Joie. »

Sautillant joyeusement, son cartable en cuir craquelé dans le dos, une fillette de huit ans aux jolies couettes blondes trottinait dans la rue. Elle avait de quoi être contente car, cette fois encore, elle ramenait la Bourse de Réussite à sa mère. Ça faisait déjà trois trimestres qu’elle la gagnait grâce à ses bonnes notes. Dix dollars tout de même, ce n’était pas rien ! Elle était si fière qu’elle en oubliait la douleur dans son dos ! La maîtresse avait frappé fort ce jour là, mais ça lui importait peu, elle allait pouvoir donner à sa mère de quoi acheter de la viande ! Ou mieux ! Des chaussures à sa taille ! Pourtant, sa joie disparu en un éclair quand elle entendit soudain la sirène. Elle savait ce que ça voulait dire. Il y en avait un qui s’approchait ! Elle couru alors jusqu’au premier hall d’immeuble dans lequel elle se précipita, la respiration haletante, le cœur battant à toute allure. Ça faisait longtemps que l’alarme n’avait pas retentit et elle avait perdu l’habitude d’être aussi terrifiée. Elle ne remarquait même pas la jeune fille en train de se débattre, dans les escaliers, sous cet homme qui la frappait. Elle ne remarquait pas non plus le jeune homme qui devaient avoir à peine dix-sept ans et convulsait sous les boîtes aux lettres arrachées, une seringue dans le bras. Ses yeux étaient braqués sur la rue, le visage collé à la vitre presque opaque de saleté. Elle ne le voyait pas mais l’alarme, cette horrible alarme signifiait que ça s’approchait. Enfin, il y eu une détonation et la sirène s’arrêta.

La fillette ressortit et regarda au loin, vers les limites de la ville. La brigade militaire allait vers une silhouette allongée par terre et l’embrasait avec de drôles d’instruments qui crachaient des flammes immenses. Elle rêva une seconde de dragons, créatures magiques dont sa maman lui avait parlé dans une histoire avant qu’elle fasse un métier de nuit, puis elle repartit en courant vers son immeuble, à un bloc d’ici, de nouveau ravie d’apporter sa récompense. Sa mère serait si fière !

Quand elle ouvrit la porte de son appartement, après avoir monté les huit étages en courant toujours, elle plissa le nez. Ça sentait mauvais chez elle, la moisissure et une autre odeur dont elle n’avait jamais su la provenance mais qui était toujours plus forte après que des hommes soient venus chez elle. Elle avait tendance à oublier cette odeur car dehors l’air était plus frais. Parfois ça sentait le brûlé mais c’était toujours mieux que chez elle. Elle posa son cartable sur une chaise et entendit sa mère crier depuis la salle de bain : « Tu es rentrée ma chérie ? Ta journée s’est bien passée ?

-Oui maman ! J’ai encore eu la Bourse !

-Fantastique mon cœur ! Je suis un peu pressée mais je vais te faire ton bisou ! » Quelques minutes plus tard, une femme de vingt-six ans, en paraissant trente, aux cheveux teints en bleus, assez courts, sortait de la petite pièce humide et insalubre.

Elle était maigre mais encore belle, bien que trop maquillée, mais comme elle disait : « C’est le métier qui veut ça. » Elle portait une mini robe à franges bleue et se baissa pour embrasser sa fille. En riant, elle lui essuya la joue : « Je t’ai mis du bleu ! Pardon ! » La fillette sourit et fini d’enlever le rouge à lèvre en disant : « C’est pas grave ! Maman, t’es belle ! » La jeune femme lui envoya un baiser et enfila des chaussures aux talons vertigineux. « Je me dépêche ma chérie, je dois arriver au travail avant le couvre feu !

-Je sais maman…

-Je t’ai laissé à manger sur le bord de la fenêtre.

-Merci maman.

-Tu fais tes devoirs et tu te couches d’accord ?

-Oui maman ! Promis ! » La jeune femme s’engagea dans l’escalier et sa fille couru sur le palier pour crier : « Je t’aime maman !

-Moi aussi ma princesse ! Allez rentre et ferme à clefs ! » Depuis l’appartement d’à coté, elle entendit un homme hurler et frapper sur quelque chose qui pleurait, mais elle n’y prêtait plus attention.

Obéissante, la petite fille ferma à clefs, n’oublia pas de retirer les clefs de la porte et sortit ses devoirs. Aujourd’hui, elle avait un problème de mathématiques (trop fastoche!), une rédaction à faire sur les avantages du Jeu (ça c’était dur), et un hymne à apprendre par cœur (super trop fastoche!). Elle sortit donc ses cahiers et commença son travail, appliquée, recopiant proprement ses brouillons d’une écriture assez jolie pour une enfant de son âge. Elle ne réalisa pas que le temps passait et elle sursauta quand le téléphone sonna. Elle alla décrocher en trainant un peu de pieds : « Allô ?

-Carole ? C’est Patrick ! » Elle retrouva immédiatement le sourire : « Ho bonjour Patrick ! Comment ça va ?

-Très bien ma puce ! Ta maman est partie au travail ?

-Oui ! Et moi je fais mes devoirs ! J’ai presque fini !

-Ça va ? Ce n’était pas trop dur ?

-Bah si un peu, je dois faire une rédac’ sur le Jeu mais comme on n’a pas la télé c’est pas facile. Du coup je fais que redire ce que les copains disent.

-Ho tu en sais l’essentiel va, tu auras une bonne note ! Bon tu pense à manger hein ! Et tu te couches tôt ! Je viendrai vous voir demain d’accord ?

-D’accord Patrick ! A demain ! » Elle raccrocha, heureuse de cet appel. Elle n’avait jamais eu de papa alors Patrick c’était un peu comme si… Il était toujours gentil avec elle et sa maman. Un jour, elle les avait même surprit à se faire un bisou sur la bouche. Pourtant sa mère lui avait toujours dit qu’on n’embrassait sur la bouche que son amoureux et pas les gens du travail !

Après avoir mangé, elle fit la vaisselle, se battant avec le robinet qui ne produisait que de l’eau froide coulant avec peu de pression. Elle entreprit ensuite de ranger un peu mais c’était peine perdue, tout était trop sale ici. Tout sentait mauvais, même son uniforme propre pour lécole le lendemain. Après avoir fait de son mieux pour rendre l’appartement vivable, elle se coucha, épuisée, dans le lit qu’elle partageait avec sa mère et s’endormit aussitôt. Elle fit pourtant un cauchemar qui la réveilla en pleine nuit, en sueur et terrifiée. Elle regarda l’heure, sa mère aurait du être rentrée et pourtant, elle n’était pas là. Elle se leva et s’approcha de la porte mais elle se figea. Sa mère était là en fait… Elle entendait un homme murmurer : « Blue Diamond, tu es vraiment trop bonne ! » Elle retourna au lit et se mit l’oreiller sur la tête pour ne plus entendre les soupirs et gémissements lascifs. Blue Diamond… Sa mère s’appelait Jessica ! Jessica ! La fillette détestait quand elle ramenait des extras à la maison. Elle trouvait ça sale et humiliant. A l’école, tout le monde se moquait d’elle. Pourtant, habituée et fatiguée, elle se rendormit.

Le lendemain, elle se leva en silence pour ne pas déranger sa mère qui était enfin venue se coucher près d’elle, et elle partit à l’école. Elle aimait y aller car c’était dans un quartier presque pas en ruines. Les rues étaient plus sûres car c’était plus au centre, et surtout, elle pouvait voir des gens normaux. Pas juste des gens bizarres qui sentaient l’alcool, l’urine et parlaient fort. Elle rejoint tout de suite sa copine Émilie et elles commencèrent à discuter en attendant que la cloche sonne. C’était en fait la seule fille de sa classe qui acceptait de lui parler. Les autres se contentaient, au mieux, de l’ignorer, sinon ils pouvaient aller jusqu’à une violence peu soupçonnable chez des enfants de cet âge. Elle avait même une fois été frappée avec un manche à balais et laissée inconsciente dans les toilettes. Sa maîtresse l’avait en plus grondée pour ne pas avoir su se défendre et avoir raté une journée entière de cours.

La cloche sonna enfin et, comme tous les matins, ils chantèrent l’hymne national, la main sur le cœur, les yeux fermés, croyant fermement que leur pays était le plus beau du monde. Ils commencèrent ensuite par une leçon de joies du patriotisme et du service militaire. Comme tous les midis, elle mangea à la cantine avec sa camarade, essuyant les insultes et les brimades des autres enfants plus aisés, et comme tous les après-midis, ils eurent cours de sport car, comme le dit le Président : « Une bonne condition physique est essentielle pour bien servir son gouvernement. » Comme toujours enfin, Madame Spietzberg, sa maîtresse, lui donna des coups de bâtons parce qu’elle ne rampait pas assez vite. Et pourtant, elle aimait aller à l’école car c’était mieux que chez elle. Ça ne sentait pas mauvais, on n’entendait pas le voisin hurler et sa femme pleurer, elle ne voyait pas sa mère avec les messieurs… Elle pouvait parler de choses d’enfants, jouer à des jeux d’enfants, rêver…

Ce soir là d’ailleurs, Carole trainait un peu des pieds pour rentrer. Elle n’avait pas envie de faire son devoir sur la morale. Elle n’aimait pas ça, elle ne comprenait jamais rien et avait toujours de mauvaises notes. Elle ne savait pas pourquoi on leur demandait tous d’agir de la même façon, de penser de la même façon. Pour elle, ça n’avait aucun sens, mais elle était apparemment la seule à penser ainsi. C’est en se rappelant que Patrick devait venir qu’elle accéléra, traversant son quartier délabré en courant.

Elle rentra dans son minuscule appartement essoufflée et souriante. Surtout en surprenant l’homme dire à sa mère : « Mais si ! Je vais être promu ! Je passe Lieutenant ! J’aurai un meilleur salaire et on pourra vivre ensembles ! » La fillette frémit. Elle allait avoir un papa ? Une famille ? Comme les autres ? Elle se mit à rêver mais fut interrompue par sa mère qui venait de se rendre compte de sa présence : « Et bien alors ma chérie ? Tu étais dans ta tête ?

-Oui… » Jessica fit une légère moue, elle n’aimait que sa fille se prenne à rêvasser, ça ne lui apporterait que des déceptions. Elle sourit pourtant et embrassa la petite sur la joue, puis Patrick, au coin des lèvres, et partit travailler.

Quand elle eut fermé la porte, l’homme ouvrit les bras et la petite fille s’y précipita en criant : « C’est vrai que tu vas être mon papa ? » Il lui baisa la joue et sourit : « Et oui ! Maintenant j’ai le droit et les moyens de me marier avec ta maman !

-Et on va vivre chez toi ?

-Oui ! Et tu auras même une chambre pour toi toute seule !

-C’est vrai ? » Elle en tremblait, émue, impatiente, des larmes de joie roulant sur ses joues. Elle n’osait pas y croire, c’était trop beau pour être vrai ! Pourtant, quand elle fermait les yeux, elle voyait devant elle une grande route ensoleillée, des jouets, des vêtements neufs comme ses copains, une télévision, deux parents aimants, un petit frère pourquoi pas ? Elle eut même droit à un avant-gout de ce bonheur quand Patrick l’aida à faire ses devoirs, lui prépara à dîner et lui lu une histoire avant de se coucher. Elle s’endormit souriante et heureuse, apaisée. Elle n’entendit même pas sa mère rentrer soûle et vomir à coté des toilettes pendant que Patrick s’occupait de la doucher, lui parlant d’une voix apaisante.

Le lendemain, la gamine se réveilla en pleine forme, heureuse. Le militaire avait même préparé un petit déjeuner ! La dernière fois qu’elle avait mangé avant d’aller à l’école c’était quand elle prenait encore des biberons ! Elle partit donc en cours joyeuse, chantonnant des choses entendues chez Patrick sans en comprendre les paroles. Elle était de si bonne humeur que les brimades habituelles et les coups de Madame Spieztberg lui semblèrent inexistants. A peine une caresse froide, un imperceptible nuage sur son beau soleil de bonheur.

C’est à cause de cette euphorie qu’elle ne comprit pas tout de suite ce qu’il se passait. En bas de chez elle, un gros fourgon kaki et de l’autre coté de la rue, une petite voiture noire aux vitres teintées, étaient garés. On ne voyait jamais de véhicules ici pourtant ! Les gens assez riches pour en avoir ne prenaient pas le risque de venir dans ce quartier ! Patrick se précipita vers elle, l’air paniqué, et la prit dans ses bras. « Je suis désolé Carole ! Je ne peux rien faire ! Je ne peux rien faire ! Je ne suis pas assez gradé ! » Rien faire pour quoi ? De quoi parlait-il ? Elle voulu regarder de nouveau le camion mais elle sentit soudain une main dure sur son épaule qui la força à quitter les bras de son presque père. Face à elle, une grande femme brune et élégante lui sourit. Elle portait un tailleur gris très chic et avait les cheveux coiffés en chignon serré. Ses yeux étaient maquillés très légèrement et la petite fille la trouva superbe et effrayante. D’une voix glaciale, sur un ton presque mécanique, la femme demanda : « Tu es Carole Danti ? » La fillette acquiesça. « Parfait ! Tu viens avec moi !

-On va où ?

-A l’orphelinat ! Ta maman a eu le privilège d’être tirée au sort pour participer au Jeu ! Quelle chance n’est-ce pas ? En attendant de voir si elle gagne ou pas, tu vivra chez nous ! » Patrick s’approcha alors, paniqué : « Elle ne peut pas venir chez moi ? » La femme le dévisagea, un sourcil haussé et le nez retroussé, comme s’il la dégoutait. « Et vous êtes… ?

-Le fiancé de sa mère !

-Vous avez adopté cette petite ?

-Pas officiellement non !

-Alors elle vient à l’orphelinat ! » Des larmes coulèrent sur les joues de l’homme. « Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Elle est comme ma fille !

-Vous le dites vous même : elle est COMME votre fille !

-Mais vous ne pouvez pas l’emmener dans une de vos usines à soldats !

-Vous avez quelque chose à redire sur votre Gouvernement ? » Il baissa les yeux et se mordit les lèvres : « Non… Non je… Mais j’allais l’adopter !

-Et bien il fallait le faire plus tôt ! Mais ne vous inquiétez pas, vous aurez le droit de venir la voir de temps en temps ! Vous verrez, elle sera bien plus heureuse chez nous que dans ce taudis miteux ! » Carole intervint : « Mais c’est ma maison ! Ma maman elle est où ?

-Dans le camion, on a du lui faire une piqûre pour dormir car elle n’était pas très sage !

-Je peux lui dire au revoir ? » La fillette pleurait mais restait digne… Autant que faire ce peut. Elle n’était pas idiote. Elle avait comprit qu’elle ne reverrait plus sa mère… « Non ! Non petite ! On ne dit pas au revoir ! On s’en va ! » La femme poussa Carole dans la voiture noire et se retourna, souriante, vers Patrick : « Vous savez très bien que c’est mieux ainsi. Chez nous elle vivra ! Vous, qu’aviez-vous à lui proposer hein ? » Elle monta ensuite dans le véhicule noir qui démarra et disparu au coin de la rue, suivit par le fourgon kaki. Le militaire, abasourdi et choqué ne pouvait se retenir de pleurer, seul au milieu de la rue, ne remarquant pas les rideaux qui se baissaient, le spectacle étant terminé. Il finit par murmurer, sanglotant, impuissant : « Je suis militaire. Je leur aurait offert la joie ! Revenez… Je les aime… »

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