Lost

Lost

Pourras-tu le faire I’M LOST

Pourras-tu le dire I’M LOST

Tu dois tout essayer I’M LOST

Tu dois devenir I’M LOST

Tu dois voir plus loin I’M LOST

Tu dois revenir I’M LOST

Egaré en chemin I’M LOST

Tu verras le pire I’M LOST

B. Cantat. « Lost ».

          Serrés devant la cheminée qui s’éteignait doucement, les trois enfants de la famille March étaient penchés sur un livre avec leur grand-père. Il tentait de leur apprendre à lire mais c’était quelque chose qu’ils avaient beaucoup de mal à comprendre. Ils n’arrivaient pas à se concentrer à cause du froid et des sanglots de Rocky, le petit dernier de six ans. Il pleurait la mort de sa grand-mère et de son père, encore récente. Les autres l’ignoraient au mieux mais eux aussi étaient rongés par la peur et le chagrin. Ils étaient pourtant nés là, dans cette maison, ils connaissaient tous les dangers de cette vie et y étaient préparés, mais quand les accidents survenaient, c’était malgré tout un choc terrible. Brad, l’aîné, s’était juré qu’un jour il irait travailler en ville et gagnerai assez d’argent pour emmener toute sa famille avec lui, en sécurité, loin de cette terre isolée, stérile, où rôdaient les morts. Il se donnait du mal pour aider sa mère, pour faire son travail d’école, pour s’occuper de ses frère et sœur, mais que peut-on attendre d’un enfant de douze ans ? Il s’épuisait, tombait souvent malade et apprenait plus lentement. Frédéric, le grand-père, faisait preuve d’une grande patience avec eux, expliquant plusieurs fois ce qu’ils ne comprenaient pas, les rassurant sur l’extérieur, sur l’avenir… Mais lui aussi était fatigué et la mort de son épouse l’avait un peu plus abattu. Il ne dormait presque plus et ses joues étaient creuses, ses yeux cernés et enfoncés dans leurs orbites, ses cheveux blancs décoiffés accentuant son air de savant fou.

          La petite Janet, blondinette de huit ans, savait déjà lire, écrire et compter, elle avait toujours été douée pour ça, aussi regardait-elle souvent par la fenêtre couverte de givre. « Elle est où Maman? » Frédéric la ramena vers eux et la fit asseoir en répondant d’une voix calme : « Allons, ne t’approche pas de la fenêtre, tu sais qu’ils nous sentent plus dans ces cas-là. » La fillette frémit et son grand-père se hâta d’ajouter : « Maman est allée chercher du bois pour la cheminée. Tu sais que ça peut prendre du temps.

– Mais j’aime pas quand elle est dehors…

– Je sais ma puce, personne n’aime ça. Mais tu sens bien comme il fait froid! » Bien sûr qu’elle le sentait ! Le bout de ses doigts était violet et elle avait du mal à articuler à cause de ses lèvres glacées. « Il fait pas si froid que ça ! On n’a pas besoin d’autant de bûches ! » Son grand frère répondit, agacé : « Oh, mais tais-toi, tu énerves tout le monde ! On va pas mourir de froid quand même ! Juste parce que Mademoiselle trouillarde a encore peur ! » Immédiatement, les larmes montèrent aux yeux de la fillette mais ses sanglots cessèrent.

          Un grand fracas avait retenti dans l’entrée et aussitôt, Frédéric et Brad avaient saisi des fusils qu’ils pointaient vers la porte. « Ah, mais ça va pas ? Baissez ça! » Couverte de neige, une femme d’une petite quarantaine d’année poussait une lourde brouette de bois dans le salon. Elle avait une machette à la ceinture et un fusil dans le dos. Elle referma la porte pendant que son grand fils venait fermer la porte et l’aider à ranger les bûches. Ils en mirent deux dans la cheminée et rapidement, le feu se remit à crépiter et réchauffer la pièce. Tout le monde s’y rassembla un instant, dans le silence, profitant de la douce chaleur qu’il dégageait, puis la mère se frotta les mains et lança : « Bon, je vais préparer le repas ! Il n’y avait personne dehors. Mais la dernière fois que j’ai pu aller à la ferme, j’ai entendu dire que les Smith avaient eu un enfant. Ça doit les attirer là-bas. » Elle disparut ensuite dans la cuisine.

          En guise de repas, elle se contenta d’ouvrir une boîte de raviolis en conserve, périmés depuis à peine deux semaines. Ils n’avaient plus de produits frais depuis un bon mois et elle ne pouvait pas aller à la ferme en chercher car ils avaient utilisé le reste d’essence du pick-up pour alimenter le groupe électrogène, avant que celui-ci ne lâche aussi. Depuis, ils se chauffaient à la cheminée et s’éclairaient à la bougie quand ils en avaient besoin. Le feu était devenu une denrée précieuse pour eux.

          Quelques minutes plus tard, elle servit à tout le monde une louche de raviolis qu’ils mangèrent en silence. Même Rocky savait qu’il ne servait à rien de se plaindre parce que ce n’était pas bon ou qu’on en n’avait pas assez. Il était né là, ça ne lui serait même pas venu à l’esprit. Les notions de richesses et de confort ne lui étaient même pas encore connues. Le repas rapidement avalé, Brad et Janet firent la vaisselle pendant que Frédéric et sa fille commençaient à clouer des planches aux fenêtres. Celle-ci sursauta soudain et poussa un long soupir désespéré : « Oh non… Pas encore lui… »

          De la lumière avait rapidement balayé le salon, accompagnée d’un bruit de moteur. La famille se rassembla dans le salon et attendit. Trois coups furent frappés à la porte et un homme entra. Il était grand, gros, blond aux cheveux en brosse, et portait des vêtements tâchés de sang et couverts de neige. Il referma la porte d’un coup de pied et frissonna, posant son fusil contre le mur et s’approchant de la cheminée. « Alors ça va? » Les enfants le regardaient avec un air las et la mère s’approcha : « Nous nous débrouillons, Joseph. Que veux-tu ? » Il se tourna vers elle et sourit : « Ma belle Sophie… Tu n’as que la peau sur les os et tes enfants ont l’air en piteux état. Tu sais très bien que tu ne peux pas rester seule.

– Je vois que la mort de ton meilleur ami ne te perturbe pas trop…

– Bien sûr que si, ça m’attriste ! Mais il a manqué de vigilance ! Et te laisser comme ça… Seule… Au milieu de nulle part. Depuis combien de temps tu n’as pas mangé ou offert à tes marmots une nourriture saine? » Elle baissa les yeux, honteuse et en colère. Elle était une bonne mère, elle faisait de son mieux pour nourrir et soigner ses enfants, mais elle était épuisée et ils n’avaient plus rien. Plus d’argent, plus de nourriture, plus d’électricité. Dans ces conditions, elle arrivait pourtant à leur offrir à manger, assez pour qu’ils vivent (ou survivent), à leur offrir une éducation, aussi sommaire soit-elle, à les voir rire de temps à autre. Joseph reprit : « Pour l’instant, ton père peut t’aider mais il ne sera pas éternel… » La femme explosa alors : « Naturellement, et ça t’arrange bien ! Après avoir, soi-disant, perdu Edward dans la tempête de neige, mon père est le dernier obstacle ! Jamais je ne viendrai avec toi ! Tu me dégoûtes ! Tu entends ? Pars d’ici ! PARS ! » Elle saisit un fusil et le braqua sur la poitrine de l’homme qui recula, les bras écartés. « Tu fais une belle connerie Sophie… Une belle connerie ! Mais je lâcherai pas l’affaire ! » Il récupéra son arme et partit. Quand le bruit de moteur eut disparu, la femme fondit en larmes et son père vint la réconforter. Pendant ce temps, Brad et Janet finirent de calfeutrer portes et fenêtres, puis ils entassèrent des coussins au milieu du salon, près de la cheminée, et attendirent qu’on leur fasse signe de se coucher.

          Les enfants s’allongèrent au centre et Sophie et son père restèrent encore debout quelques temps. Jusqu’à ce que le silence de la nuit envahisse les lieux, épais et lourd comme un brouillard macabre. Même le bruit du vent et de la neige tombant en rafales était atténué par les planches clouées partout. Ça avait eu du bon de détruire l’escalier, au moins, ils ne les entendaient plus rôder dehors. Le grand-père et sa fille finirent par se coucher avec les enfants, gardant les fusils à portée de main, mais, comme toujours, ils eurent du mal à fermer l’œil. Le petit Rocky pleurait et s’agitait dans son sommeil, réclamant son père, Janet bougeait et gémissait et les autres regardaient le plafond, attendant de tomber de sommeil. Mais comment dormir dans ces conditions ? Ils ne les entendaient plus, mais là-haut, à l’étage, ils l’entendaient, elle. Son pas traînant sur le plancher résonnait dans tous le salon et souvent, la porte en haut de l’escalier détruit bougeait, la poignée tournait. Ils avaient bien fait de la barricader elle aussi. Le plus dur était d’entendre sa voix. Même si ce n’était plus qu’un râle, qu’un souffle, on reconnaissait toujours sa voix. La voix de cette mère, de cette épouse, contaminée par un oiseau malade qui avait traversé sa fenêtre. C’était un mois plus tôt mais le souvenir de ses cris suppliants, de son agonie, restaient ancrés dans la mémoire de la famille. Ils auraient pu la tuer, ils auraient dû la tuer, abréger ses souffrances, la protéger du Retour… Mais aucun d’eux n’en n’avait été capable. Quand ils sombrèrent enfin dans le sommeil, la grand-mère essayait de nouveau d’ouvrir la porte en geignant.

          Le lendemain, Frédéric fut réveillé par le froid mordant. Le feu était en train de s’éteindre dans la cheminée et il se hâta de rajouter des bûches, soufflant sur les braises pour les raviver. Les autres se réveillèrent tous peu à peu, les yeux un peu plus cernés, les joues un peu plus creuses, le teint un peu plus pâle… Sophie alla tout de suite vers la cuisine préparer un thé léger et sans sucre pour tout le monde et elle demanda à Brad d’aller au puits chercher de l’eau pour la toilette. Elle chaufferait le temps qu’ils mangent. Il soupira, détestant cette corvée, surtout par ce froid, mais il savait que c’était nécessaire. Il prit donc un gros bidon de plastique rapiécé au chatterton, un entonnoir et, bien sûr, un fusil, et sortit pendant que son grand-père et sa sœur enlevaient les planches de bois qui obstruaient les fenêtres, laissant entrer un peu de lumière. Dehors, le vent soufflait mais la neige avait cessé de tomber.

          Sophie était en train de verser l’eau chaude sur les quelques feuilles sèches qui lui restaient quand elle entendit un cri aigu de terreur. Elle se précipita dehors avec son arme, rejointe par son père, et vit Brad revenir en courant. Il les bouscula pour se mettre à l’abri et cria : « Papa ! J’ai vu Papa ! Je croyais qu’il était revenu ! Je voulais tellement qu’il soit revenu ! Mais… Mais… » Sa mère comprit tout de suite. Elle savait que c’était une possibilité. Elle s’accroupit à hauteur de son fils et lui dit: « On va aller voir, papy et moi, d’accord ? On va s’en occuper, ne t’inquiète pas. Garde tes frère et sœur en attendant, et mets le loquet à la porte dès qu’on est partis. Ne nous ouvre pas tant qu’on n’a pas montré que tout allait bien. Le thé est servi. » Elle avait dit tout ça sur un ton si calme et naturel que le jeune garçon acquiesça et obéit, fermant la porte à clef derrière sa mère et emmenant les autres boire leur thé. Il y avait si peu de feuilles dedans qu’il était à peine coloré, mais au moins, c’était chaud.

          Après une bonne demi-heure, alors que les enfants s’étaient de nouveau réunis devant l’âtre, on frappa à la porte. Brad se leva et prit le fusil, le pointant sur la porte. « C’est nous, mon cœur! Tout va bien ! » Il baissa l’arme et ôta le verrou pour laisser entrer sa mère, chargée de son bidon d’eau, et son grand-père. « Alors ? Vous l’avez vu ? » Posant le jerrican dans la cuisine, Sophie secoua la tête. « Non, mon cœur. Mais il a pu repartir, tu sais.

– Ils partent pas, d’habitude, quand ils nous sentent.

– Eh bien, il est peut-être allé dans la grange ? Nous l’avons fermée dans le doute. » L’enfant fit une légère moue mais parut satisfait de cette explication. La jeune femme emmena son bidon dans la cuisine et fit chauffer de l’eau pour la toilette. Tous, un par un, allèrent se débarbouiller et ils mirent de côté le reste pour boire et préparer le thé.

          Le stock de bûches étant suffisant pour quelques jours, la famille put rester rassemblée près du feu. Ils écoutèrent Frédéric leur parler du temps jadis, avant que la maladie ne frappe tout le monde et que l’humanité soit condamnée à vivre dans la peur. Selon les scientifiques qu’ils entendaient avant que leur radio ne tombe en panne, l’épidémie cesserait toute seule, les malades comme ils les appelaient, finiraient de toute façon par mourir, et on devait juste faire attention à ne pas attraper le virus. C’était si simple pour eux, en ville ou dans leurs camps militaires. Mais personne ne venait aider les gens isolés dans leur no man’s land. Ils étaient seuls face au danger et à la peur, au froid, à la faim… La faim… L’heure du repas était passée depuis quelques heures et les petits ne s’étaient pas encore plaints.

          Sophie jeta un œil à ses enfants et sursauta en voyant Rocky le front couvert de sueur. Elle le prit dans ses bras, il était brûlant. « Brad, va chercher de l’eau. » Le garçon se leva et alla chercher un verre d’eau. Lui-même était un peu pâlot. Sa sœur gémit : « Maman, j’ai mal au ventre… » Elle aussi avait le teint livide et semblait malade. Elle leur fit boire de l’eau et alla voir ce qu’ils avaient encore comme médicaments. Du paracétamol. Fantastique. Sophie leur donna à tous un cachet et se mit à avoir peur. Avec le froid, ils avaient dû attraper une grippe ou quelque chose comme ça, et ce ne serait pas avec de vieux médicaments et en mangeant des conserves périmées qu’ils se remettraient.

          Quelques heures plus tard, Brad aussi se plaignait de douleurs au ventre. Ils étaient tous allongés par terre sur les coussins, sous les couvertures, et Sophie et son père se relayaient pour leur donner à boire et leur éponger le front. Ils en oublièrent de se nourrir et, quand quelques heures plus tard, Rocky commença à tousser et cracher du sang, Frédéric emmena sa fille à la cuisine pour lui parler. « Ma chérie, ils ont la grippe et je t’avoue que moi-même, je ne me sens pas très bien. J’ai mal au ventre et au crâne, je me sens fiévreux… Tu sais qu’à mon âge cette maladie…

– Tais-toi, papa ! » Il eut un petit sourire triste et la prit dans ses bras. « Ne te voile pas la face ma chérie, tes enfants sont l’avenir, ils sont plus importants que moi, si jamais nous devions manquer de médicaments ou de vivres, fais-les passer en premier et ensuite, pense à toi. Ne t’occupe pas de ton vieux père. » Les larmes aux yeux, elle gémit : « Mais non, ça va aller ! Joseph viendra et j’accepterai son aide !

– Non, ne fais pas ça… » Il toussa et fut pris d’un vertige. « Va t’allonger papa, je m’occupe de vous…

– Tu es pâle toi aussi…

– Oui, j’ai peur… » Ils retournèrent au salon.

          L’état des enfants semblait plus stable, ils étaient endormis et en sueur. Très vite, le grand-père aussi sombra dans le sommeil et Sophie put se dégourdir les jambes. Elle avait froid, peur, son estomac était noué. Elle se passa un peu d’eau fraîche sur le visage, en but un peu, et retourna près de ses enfants. Elle ne se rendit pas compte qu’elle s’endormit elle aussi. Ce furent des cris qui la réveillèrent.

          La nuit allait bientôt tomber et Brad, les yeux rouges et les joues creuses, tremblant de tous ses membres, il semblait encore plus malade et pourtant, il avait assez d’énergie pour secouer son petit frère en criant : « Rocky ! Rocky, réveille-toi ! Rocky ! Réveille-toi, Rocky ! Pourquoi tu dors encore ? » La mère se redressa, parfaitement réveillée malgré une migraine qui écrasait son crâne dans un étau et une soudaine douleur au ventre. Son cœur battait à toute allure et elle se précipita sur son plus jeune fils. Elle aussi le secoua, cria son nom en pleurant, pourtant, il était déjà froid et raide. Son père se releva sur un coude, faible lui aussi et dit : « Au moins, il n’a pas été contaminé. » Faible soulagement que de savoir qu’il ne se relèverait pas. Après de longues minutes, Sophie réalisa qu’elle avait encore deux enfants malades qui réclamaient des soins. Elle enveloppa Rocky dans une couverture et sortit le poser dehors, dans la neige. Elle le brûlerait plus tard, elle aurait le temps quand sa famille irait mieux.

          Sa fille d’ailleurs allait mal elle aussi. Elle divaguait et demandait à parler à son père, à sa grand-mère, elle lançait une balle imaginaire à leur chien qu’elle n’avait jamais connu. Sophie leur redonna à tous du paracétamol et ne put retenir un soupir de soulagement quand elle vit les phares du pick-up de Joseph. Sans réfléchir, elle alla à lui et cria : « J’accepte ! J’accepte ton aide ! Mes enfants sont malades ! Aide-moi ! » L’homme la bouscula et se précipita à l’intérieur. Il posa sa main sur le front de tout le monde et se retourna calmement : « Ce n’est rien, juste une grippe. Je t’avais dit qu’ils avaient besoin d’une nourriture saine et équilibrée !

– Oui je sais, j’aurai dû t’écouter, je suis désolée ! Mais peux-tu m’aider ?

– Bien sûr, je ne vais pas laisser une aussi jolie femme dans l’embarras. T’avais pas un troisième enfant, d’ailleurs ? » Elle fondit en larmes et il comprit : « Très bien, je retourne chez moi chercher des médicaments et je te ramène ça.

– Mais… Il va faire nuit ! Si tu te fais attaquer…

– Demain à la première heure je suis ici avec des médicaments, en attendant, j’ai…

– MAMAN ! » Elle se retourna et vit Brad, trop faible pour se relever, lui montrer sa sœur du doigt : « Elle respire tout bas… » Les deux adultes s’approchèrent et Joseph rassura tout le monde : « Elle dort, simplement. Je vais te donner du jus d’orange, c’est la seule chose que j’ai, et c’est plein de vitamines, ils tiendront jusqu’à demain ! » Il alla alors chercher une bouteille presque vide de jus de fruit et disparut avant la nuit.

          Sophie força tout le monde à boire, même Janet qui se réveilla et délira encore avant de s’endormir de nouveau. Brad aussi se mit à parler seul, mais à voix si basse qu’on ne le comprenait pas. Frédéric s’agitait dans son sommeil mais semblait aller mieux. Quand tous furent profondément endormis, elle réalisa alors qu’elle aussi devait être malade. Son ventre la torturait, la brûlait, sa tête battait au rythme accéléré de son cœur, et elle sentait la sueur perler à son front. Tant pis, elle allait dormir et serait en forme pour soigner ses enfants le lendemain. Elle prit l’avant-dernier cachet de paracétamol et ferma les yeux.

          Ce fut une douleur terrible à l’épaule qui la réveilla. Quand elle ouvrit les yeux, le feu était presque éteint mais elle pu voir suffisamment bien pour reconnaître le visage de Rocky en train de la mordre. La porte était grande ouverte, elle avait oublié de la fermer, pourtant elle ne sentait pas le froid. Mais comment était-ce possible ? Elle se dégagea et secoua les autres pour qu’ils fuient… Mais aucun ne bougea. Leurs corps étaient raides et froids comme celui de son cadet quelques heures plus tôt. Comment ? Ils avaient été contaminés ? C’était impossible ! Ils n’avaient vu aucun malade ! Seulement de loin ! Et ça ne s’attrapait pas par voie aérienne ! Elle n’eut pourtant pas le temps de réfléchir. Rocky la mordait à nouveau, arrachant la chair de son bras.

          Elle lui mit un coup de pied et se leva pour saisir son fusil. Elle le braqua sur le cadavre qui avançait vers elle mais… il était si frais, on reconnaissait tellement ses traits… Elle ne tira que quand elle vit la couverture bouger et sa fille commencer à se lever. Une forte détonation et le petit garçon de six ans s’écroula. Mais les autres… ils se levaient. Elle ne pouvait pas fuir… Et de toute façon, elle même était contaminée. Elle se précipita sur la porte qu’elle verrouilla, au moins, eux ne sortiraient pas, ils ne seraient pas un danger. Les mains tremblantes, ignorant la douleur et la fièvre, elle pointa de nouveau son arme sur les siens, mais… Elle ne pouvait pas. Se fut son père qui se releva ensuite. Son aîné était après tout un jeune homme solide, il était mort en dernier. Les larmes roulant sur ses joues, le visage déformé par un rictus de souffrance, elle retourna l’arme contre elle. Le canon encore tiède posé contre sa gorge. Elle avait peur, si peur, mais déjà les autres venaient vers elle. Elle ne se rendit même pas compte que son doigt s’était contracté. Elle ne pouvait pas s’en rendre compte. Elle ne saurait plus rien désormais… A l’extérieur, il neigeait doucement et le silence régnait.

          A l’aube, le pick-up de Joseph se gara dans la cours de la maison, comme toujours. Il en sortit avec une glacière remplie de vivre et de médicaments, une boîte de préservatifs dans la poche (on n’avait jamais vu un médecin offrir des soins gratuits…) et son fusil. Il alla frapper à la porte et n’obtint pas de réponse. Il frappa de nouveau et appela. Toujours pas de réponse. Il regarda par une fenêtre mais elles étaient calfeutrées par des rideaux et il ne put que voir une silhouette approcher de la porte. Une petite silhouette : « Ah Brad, super, tu vas mieux ! Ouvre-moi ! Je viens voir ta mère ! » Toujours pas de réponse, mais il percevait désormais le pas traînant de l’enfant mort. Pris d’un doute, il regarda de nouveau par la fenêtre, et sursauta en voyant le visage blême aux yeux voilés du petit cadavre. Il recula brutalement, son arme braquée vers la porte et hurla : « Bordel, mais c’est pas possible !! » Puis, reprenant son sang-froid, il fit le tour de la maison. Il n’y avait personne, la grange était fermée à clef. Très bien, il savait ce qu’il lui restait à faire.

          Il retourna à son véhicule et en sortit un pulvérisateur agricole rempli d’essence. Il en aspergea la maison et la grange et y mit le feu. Il du le reconnaître, il eut un léger pincement au cœur. Ça avait été la maison de son ami, tout de même… Après un long moment, les deux bâtiments flambaient totalement et la chaleur devenait difficile à supporter. Il était temps de partir. Il se dirigea une dernière fois vers le puits. C’étaient eux qui avaient l’eau la plus claire du coin. Il en tira un seau et y but. L’eau fraîche lui fit tant de bien dans cette atmosphère brûlante. Il s’en frotta le visage et alla chercher un jerrican à remplir. Ici, elle n’avait pas le goût de terre. Il y versa un premier seau, se moquant de la gaspiller en renversant vu qu’il ne viendrait plus ici, mais au deuxième seau qu’il versa, il poussa un hurlement. Dedans, il venait de trouver un œil. Reprenant ses esprits, il alla chercher sa lampe de poche et la braqua vers le fond. Il vit alors un corps flotter… Il ne put pas voir son visage, mais il reconnut sa tenue de chasse, le corps de son ancien ami. Depuis combien de temps était-il là dedans ? Oh… Peu importe. Il rejeta le seau dans le trou, reboucha son bidon et rentra chez lui. Ses enfants auraient de l’eau pure à boire aujourd’hui ! En tournant pour rejoindre la route, il eut tout de même un regard en arrière vers la maison en feu et haussa les épaules. Il en était sûr que c’était elle qui l’avait tué. Elle avait dû apprendre leur sortie dans ce bar à filles en ville…

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